Histoires de marche
Marcher est un impératif pour l’être humain. Chacune de nos vies commence par son apprentissage, première histoire de marche. Au fil des temps, la marche utilitaire est devenue marche plaisir, volontaire et choisie, acte de pensée, quête de pardon et de guérison, pélerinage et randonnée…

Le texte publié ici est celui d’une conférence prononcée à Plougrescant, le 24 juillet 2026. Elle répondait à une commande : parle-nous de la marche, activité si populaire de nos jours, à travers des histoires, des récits, des expériences… Évoque pour nous sa place dans la vie des humains depuis leur origine jusqu’à aujourd’hui où marcher est souvent une aventure physique et mentale, pour se libérer, se trouver et se retrouver.
« Partir loin, partir ailleurs. S’évader. Aller au bout du monde, derrière l’Himalaya ou les Cordillères. Partir pour partir… Mais à pied. Parce qu’au lieu de traverser les choses, on les côtoie. Parce qu’au lieu de croiser les gens, on les accompagne. Marcher, c’est retrouver son instinct primitif, sa place et sa vraie position, son équilibre mental et physique. C’est aller avec soi, sans autre recours que ses jambes et sa tête. Sans autre moteur que celui du cœur. » Jacques Lanzmann (parolier de Jacques Dutronc, très grand marcheur à travers le monde et écrivain d’histoires de marche comme Marches et rêves, 2014)
- Première histoire de marche
Avant l’homme
Il était une fois… Il était une fois une planète qui n’était plus, et depuis des millénaires, celle d’avant la création : « terre vide solitude / noire au-dessus des fonds » (selon la description de la Bible). Sur cette planète-terre vivaient des êtres qui seront, par la suite, désignés comme Hominidés (ou Grands Singes). Ils étaient dotés d’un cerveau relativement gros, leur permettant de créer et d’utiliser des outils. Ils étaient déjà gratifiés d’une vision binoculaire stéréoscopique (3D) et trichromatique, doués d’un pouce opposable aux autres doigts. Ils se nourrissaient, en particulier, des fruits portés par les arbres. Ils les atteignaient grâce à leur particulière agilité à grimper et à passer d’un arbre à l’autre en sautant et volant presque de branche en branche, ils pouvaient aussi franchir de grandes distances sur le sol, s’appuyant sur leurs mains au bout de leurs longs bras autant que sur leurs pieds car ils avaient déjà des pieds et pas seulement des pattes, des ongles et pas seulement des griffes. Des pieds plats mettant en péril l’équilibre en bipédie et un gros orteil adapté à la préhension leur permettant de se suspendre aux branches mais pas d’avancer avec assurance sur le sol.
Le pied humain
Un jour, ou plutôt au bout d’une très longue série de jours comptabilisés en 7 millions d’années, le corps de certains de ces hominidés apparut à leurs congénères comme difforme parce que, justement, leurs pieds étaient dotés d’une voute plantaire, longitudinale, et que leurs phalanges étaient réduites, que leurs doigts de pied resserrés les rendaient malhabiles dans les arbres. L’élargissement de leur bassin, le col dont était désormais pourvu leur fémur les rendaient moins souple. Mais ces hominidés se mirent à poser leurs pieds fermement sur le sol, à se dresser en équilibre stable, sur leurs deux jambes, et à avancer en s’appuyant uniquement, et alternativement, sur chacun de leurs pieds. Ils marchaient et couraient, tête vers le ciel, regard vers l’avant, main libérée. Leur cerveau développa de nouvelles facultés et ils devinrent peu à peu capables non seulement d’adaptation à leur environnement mais d’adapter leur environnement.
C’est la première histoire de marche, celle de la naissance de l’humanité, de « l’hominidé » devenu homme, bipède marcheur, actif, créatif, puis capable, devenu « homo sapiens », d’ériger les alignements de Carnac mais aussi d’élaborer et de transmettre des récits, tirés tout à la fois de l’imaginaire et d’observations peu à peu construites en connaissances.
Début et fin de chaque existence : une histoire de marche
Depuis, chacune de nos vies, chacune de nos existences, est initiée par une histoire de marche… Car le petit de l’homme ne nait pas avec toutes ses facultés (la marche, la possibilité de nommer, d’imaginer, de rêver) … Il nait bébé fragile, incapable de se suffire à lui-même, dépourvu de la parole et de toute capacité à se déplacer… Le premier mot, le premier pas sont guettés par l’entourage comme les marques fondatrices de l’appartenance de l’enfant à notre communauté humaine… Chacun d’entre nous se souvient de sa première histoire de marche, telle qu’on la lui a racontée, de celles de ses enfants et petits-enfants, telles qu’il les a accompagnées. Et nous savons qu’à la fin de notre parcours de vie, c’est la marche qui peut nous faire défaut et rendre difficile le mouvement, sans lequel l’Homme peine à se définir…
2. Marche utilitaire, marche de nécessité – Bruce Chatwin, Saint-François d’Assise
Marcher (et chanter) pour tracer des voies (Bruce Chatwin suit « Le chant des pistes »)
Dans les premiers temps de l’humanité, la marche était avant tout utilitaire. Le seul moyen de se déplacer. Mais à travers le monde entier. Car c’est à pied qu’homo sapiens quittant l’Afrique a conquis la planète aux dépens des autres catégories de bipèdes, parmi lesquelles le plus connu ,« l’homo néandertalis ».
C’est à pied que les Premières nations implantées sur le continent américain, ou que les aborigènes d’Australie ont reconnu l’ensemble de leur territoire. C’est en marchant qu’ils entraient en contact et en compréhension profonde avec leur environnement, dessinant des pistes, au milieu des forêts ou du désert. Leurs pas empruntaient au départ les sentes laissées par les animaux puis suivaient les traces « les empreintes de leurs ancêtres » humains. Avant même l’invention de l’écriture, les aborigènes mémorisaient le tracé des sentiers à travers des récits mythiques chantés (les songlines[1]). Leur quête était créatrice de voies, de voies tout autant mystiques et sacrées que pragmatique reconnaissance, mémorisation et transmission d’itinéraires, et ce, sur des milliers de kilomètres (3600 kilomètres de l’Australie du nord à la mer du sud), et ce depuis le mythique « temps du rêve ». « La totalité de l’Australie peut ainsi être lue comme une partition musicale. Il n’y a pratiquement pas un rocher, pas une rivière dans le pays qui ne peut être ou n’a pas été chantée » écrit l’anglais Bruce Chatwin (1940-1989) dans son ultime livre, Le chant des pistes. Il tente de faire percevoir aux occidentaux sédentaires que nous sommes devenus, googlisés et gpsisés, une autre vision du monde, celle que permet le retour à la vie nomade et pédestre des premiers temps de l’humanité, celle qui donne la capacité de percevoir et de capter des aspects cachés de l’univers, celle qui révèle une autre vérité, poétique, qui n’a rien d’académique et encore moins d’intellectuel. Pour Bruce Chatwin, «la sélection naturelle nous a conçus tout entiers – de la structure des cellules de notre cerveau à celle de notre gros orteil – pour une existence coupée de voyages saisonniers à pied dans des terrains épineux écrasés de soleil ou dans le désert. S’il en est ainsi, si le désert a bien été notre demeure primitive, si nos instincts se sont forgés dans le désert pour nous permettre de survivre aux rigueurs de ce milieu – il devient alors plus facile de comprendre pourquoi les verts pâturages finissent par nous lasser, pourquoi la jouissance des biens nous épuise et pourquoi les appartements confortables de l’homme imaginaire de Pascal lui semblaient une prison. »[2]. En 2026, cette vision pourrait apparaître comme une piste d’espoir concernant les capacités d’adaptation de l’homme à des situations de climats extrêmes, puisqu’en ces temps de changement climatique, le désert menace d’envahir nos zones vertes et tempérées.
La marche de nécessité – Un marqueur social
L’invention de la roue, la domestication du cheval, la construction de charrettes n’ont aboli la marche utilitaire que pour une infime catégorie de la population. Au fur et à mesure qu’apparaissaient d’autres moyens de déplacement que la marche, le clivage entre ceux, peu nombreux, qui en avaient l’usage et ceux qui n’y avait pas accès (pour des raisons de fortune ou/et de classes sociales) constitue un marqueur de richesse, de pouvoir et de notoriété et ce, dans tous les secteurs de la société.
Depuis les premiers temps, dans les armées assyriennes, grecques, romaines, impériales ou médiévales, les soldats – « la piétaille » – marchaient tandis que ceux qui les encadraient paradaient à cheval, ou à bord de chars attelés d’onagres ou de chevaux. C’était encore le cas aux périodes plus récentes pour les fantassins de la Première et Seconde Guerre mondiale. Mais surtout, rappelle Jacques Tassin, grand défenseur contemporain des arbres, des forêts et d’une marche « gracile et silencieuse », « la marche conquérante, qui écrase, transgresse et massacre parfois, n’est pas une marche libre. Elle est le fruit d’une injonction dictée par une frange dominante et accaparante, où confluent les colonisateurs en quête de ressources à confisquer, les esclavagistes marchands de corps, et les militaires avides d’étendre leur pouvoir. »[3]
Hors de ces périodes guerrières, pour la plupart des hommes, femmes et enfants, dans tous les pays du monde, la marche était, et est encore souvent, une obligation quotidienne, ordinaire et normale. Sur les routes, les chemins, dans les rues, on marchait, on marche pour aller au travail, trouver sa nourriture, se rendre à l’école…
Dans les campagnes, on se souvient du colporteur, le dos courbé sous sa boite en bois pleine de livres ou de colifichets, qui marchait pour proposer sa marchandise en faisant du « porte à porte », et du facteur qui portait, lui, son sac rempli de lettres et de colis. Il n’avait pas toujours de vélo, juste ses jambes et ses pieds, pour distribuer le courrier de ferme en ferme…
L’absence de travail jetait aussi sur les routes, à pied, ceux qui en cherchaient. Dans les Vosges chez les parents d’une amie, comme dans la campagne de l’Eure chez mes grands-parents paternels, un couvert était toujours mis à table pour le « cheminot », le vagabond, le « passant », cherchant un emploi au moins pour quelques jours ou juste un abri, dans une grange, pour la nuit. Plus la mécanisation des transports progressait, plus « la marche à pied était associée au vagabondage et à la criminalité, à la misère sociale et à la pauvreté »[4]. Ceux qui ne pouvaient faire autrement que d’y recourir, poussés sur les routes par la misère ou le recours au travail ambulant, demeuraient toutefois respectés par certains, plus fortunés ou chanceux. Croyants ou non, ils se de faire faisaient un devoir perdurer la règle éthique – et non écrite – de l’hospitalité… en dressant, au bout de la table, le couvert du « passant ».
La marche des moines au plus près des plus pauvres – Saint François d’Assise
D’autres règles, monastiques et écrites, décrètent que « 1. Lorsque les frères vont par le monde, qu’ils n’emportent rien en voyage : ni sac, ni besace, ni pain, ni argent, ni bâton. 2 En quelque maison qu’ils entrent, qu’ils disent d’abord : Paix à cette maison ! 3 Qu’ils y demeurent, qu’ils y mangent et boivent ce qu’on leur présentera. » C’est un extrait de la règle écrite par Saint-François d’Assise. Les moines dits mendiants étaient aussi frères prêcheurs et ils allaient par le monde comme les plus pauvres, comme le Christ. Jésus ne cessait de se déplacer – les Évangiles en témoignent – mais uniquement à pied. La seule exception, a été sa montée à Jérusalem, au jour des Rameaux. Pour la première fois, il ne marchait pas, il acceptait d’avancer sur un âne, animal présenté par les commentateurs comme un symbole d’humilité. Sauf qu’à l’époque, l’âne était aussi monture royale, mais seulement lorsque le roi accomplissait des missions pacifiques. Pour faire la guerre, il montait à cheval. Sur un âne, Jésus s’affirmait en roi de paix, même s’il savait attiser ainsi la colère de ceux qui voulaient sa condamnation à mort.
Une anecdote de la vie de François d’Assise en dit long sur cette « hiérarchie » des moyens de déplacement, si profondément ancrée dans l’esprit des hommes qu’elle perdurait même lorsqu’ils étaient devenus frères franciscains. Très malade François d’Assise ne pouvait plus parcourir de longues distances en marchant. Il avançait donc sur le dos d’un âne, accompagné par un de ses frères, lui, à pied. Doué du don de lire dans les pensées, François entendit, du haut de son âne, la rumination du frère marchant à ses côtés. « Je suis noble. Il ne l’est pas. Je ne devrais pas marcher mais être celui monté sur l’âne ! » François descendit donc de sa monture pour l’offrir au frère qui la refusa en confessant ses pensées, son incapacité à vaincre ce que de nos jours on appellerait des « préjugés de classe ».
La marche est ainsi le moyen de déplacement qui, au fil des siècles, a permis aux prêcheurs et aux saints de rester au plus près des Évangiles et des pauvres : bon nombre d’histoires courent sur le refus de Saint-Yves d’arpenter notre région sur une monture. Il ne se déplaçait qu’à pied, malgré ses origines et sa fonction d’avocat. Au XVIII° siècle, quand Benoît-Joseph Labre (le « mendiant étincelant » (selon André Breton), aussi surnommé le « vagabond de Dieu ») avait décidé que la route serait son monastère, il n’avait envisagé comme moyen de déplacement que la marche. Il était parti à pied pour Rome, en passant par la Suisse, l’Espagne et la Provence mais aussi l’Allemagne et la Pologne, pour se recueillir dans tous les sanctuaires placés sur sa route. Il a mendié sa vie durant, s’affirmant en prophète de la dignité de la personne humaine, qu’aucune déchéance, aucune loi humaine, aucune volonté humaine, ne peut entamer. Proclamé saint par la foule pendant ses dernières années de vie à Rome, il est devenu le patron des beatniks, mais aussi des sans domicile fixe, des marginaux, des errants.
[1] Chaque itinéraire chanté s’étale ainsi sur au moins mille kilomètres que les descendants de la tribu possédant le territoire continuent d’arpenter à pied en chantant et en s’arrêtant à chaque particularité de la route pour faire entendre la strophe correspondant à l’endroit.
[2] Bruce Chatwin, Le Chant des pistes, 1987, p. 229
[3] Jacques Tassin, Sous les arbres, Salamandre, 2025, p. 14
[4] Tomas Espedal, Marcher ou l’art de mener une vie déréglée et poétique, trad. du norvégien par Terje Sinding, Actes Sud, 2012, p. 110
3. Marche plaisir, marche volontaire et acte de pensée – Rousseau, Tomas Espedal
La marche choisie des philosophes, des poètes
Aucun de ceux qui étaient – ou sont encore – voués à la marche quotidienne par nécessité « n’aurait l’idée de décrire la vie sur la route comme une idylle, ou comme un voyage de formation procurant sagesse et liberté ». C’est le norvégien Tomas Espedal s’exprime ainsi. À la fin du XX° siècle, il a choisi de marcher pour « pratiquer l’art de mener une vie déréglée et poétique ». Il a arpenté les routes de l’Europe sur des milliers de kilomètres, par goût profond pour cette activité humaine qui, malgré les efforts qu’elle suppose et les souffrances que parfois elle suscite, lui apporte… le bonheur. Il n’hésite pas à employer ce mot… Marcher par bonheur !
Sans surprise, c’est dans les classes aisées, celles qui avaient accès aux chevaux, aux calèches, ou même seulement à la malle-poste, mais aussi aux grandes villes avec leurs agitations, leurs vacarmes et leurs foules que sont nés, à l’époque romantique, d’abord l’exercice de la promenade quotidienne dans la nature (dans les parcs de la bonne société anglaise où sont alors dessinées des allées pour le plaisir de la marche, de la discussion, de la réflexion), puis la pratique de longues marches de plusieurs jours ou semaines dans des régions même de hautes montagnes et dans des conditions difficiles. Ces philosophes, écrivains et poètes, lorsqu’ils deviennent marcheurs au long cours, finissent par adopter des allures de vagabonds, alors même qu’ils sont « piétons par plaisir ». Ainsi les anglais William Wordsworth et sa sœur Dorothy, tout autant rebelles et révolutionnaires qu’homme et femme de lettres talentueux, ne cesseront de considérer les vagabonds comme leurs compagnons, même lorsqu’ils seront devenus sédentaires et célèbres.
Lorsqu’il s’agit d’un choix, « marcher » est porteur d’un sens (poétique, écologique, mystique, social, philosophique, libertaire…), variable selon les individus. C’est souvent l’expression d’une quête (dépassement physique, recherche spirituelle, frugalité, découverte de paysages et de territoires, stimulation de la création, mise à l’écart du jeu social pour des rencontres plus authentiques) et d’une personnalité en décalage par rapport à ce qu’on peut considérer comme la norme de son époque.
L’inventeur de la marche volontaire et acte de pensée : Jean-Jacques Rousseau
L’inventeur de la marche volontaire et acte de pensée, « exercice de simplicité et mode de contemplation, expression du bien-être, de l’harmonie avec la nature, de la liberté et de la vertu »[1] s’appelle Jean-Jacques Rousseau. C’était un homme complexe et considéré souvent comme difficilement fréquentable. Pour fuir ses nombreux ennemis il s’était mis à l’écart de Paris, dans sa propriété d’Ermenonville où quotidiennement… il marchait ! « Jamais je n’ai tant pensé, vécu, été moi que dans ce que j’ai fait seul et en marchant. » Un des premiers, il a expérimenté ces bénéfices de la marche : santé morale et physique, stimulation des capacités créatrices, liberté de pensée. Grâce à cet exercice, en contact avec la nature, il a trouvé le courage d’affronter le beau risque de la parole sur soi. La solitude et la marche lui ont ouvert la porte de ses Rêveries du promeneur solitaire, à lui, mais aussi à tous ses lecteurs, à tous ceux qui choisissent un livre de Jean-Jacques Rousseau pour le placer dans leur sac à dos, où chaque gramme compte lorsqu’on entreprend une longue randonnée.
Marcher, l’art de mener une vie déréglée et poétique : Tomas Espedal
C’est le cas de Tomas Espedal, cet écrivain norvégien de la fin du XX° siècle, qui, dans un même élan achète « un sac à dos, de bonnes bottes de montagne, des affaires de toilette et une édition de la Nouvelle Héloïse de Rousseau » parce « qu’il a l’intention de marcher loin ». Il entreprend ce qu’il appelle une pérégrination : « une expérience prolongée de la marche, imposée ou librement consentie », « une forme de déracinement voulu ou involontaire », « une marche sans but ni objectif, marcher seulement, dans n’importe quelle direction, pour s’éloigner de la maison meurtrière », sa maison familiale où il éprouve des envies de meurtre contre sa compagne, qu’il aime pourtant. Il est déjà écrivains et ses publications lui donnent les moyens financiers de son départ.
« Marcher », le récit publié par Tomas Espedal, n’est pas un « livre de marche » comme il y en paraît désormais des milliers. Il est désigné comme un « roman », non comme un récit autobiographique, ce qui donne une totale liberté à son auteur. « Roman » ? Le personnage principal s’appelle Tomas – comme son auteur. Il a fait, comme lui, des études universitaires. Il est un ancien boxeur – comme l’auteur – et son physique, particulièrement son visage, est marqué, comme celui de l’auteur, par cette profession.
Le Tomas du roman est particulièrement attentif à l’image qu’il donne de lui-même : un marcheur parfaitement atypique. « Je quitte le café, la gargote d’Åsane – annonce-t-il au début de son périple à travers la Norvège – je franchis la porte dans mes nouvelles bottes Garmont, elles sont vert clair et bien assorties à mon complet, qui est bleu foncé à rayures claires, avec un pantalon à pattes d’éléphant. Une nouvelle chemise blanche, et le plus extraordinaire de tout, un nouveau sac de sport, orange, il resplendit. » Ce qui ne l’empêche pas, quelques pages plus tard, de se décrire « sale et ayant faim », étranger et suspect comme un de ces vagabonds auxquels il s’identifie tellement ! Quelques marches au long cours et quelques années plus tard, il se retrouve dans les rues de Paris comme « un personnage ridicule. Vêtu d’un complet et d’une chemise blanche tachée de sang. Je saignais du nez. À cause des gaz d’échappement. Je marchais dans des chaussures éculées, je portais un pantalon sale et un sac en bandoulière. Dans le sac : un stylo et des cahiers. Que devais-je noter ? »
Car comme à chaque page de ce livre, la littérature est là, l’évocation d’autres écrivains marcheurs… ou non, essentiellement des philosophes et poètes, mais aussi le musicien Erik Satie ou le sculpteur Giacometti. Au-delà de ces figures tutélaires, se déploie une moisson de détails et de rencontres, amassés dans les rues comme au sommet des montagnes. Ils nourrissent l’avancée du livre et Ils happent son lecteur qui marche avec Tomas, même si ce lecteur est lui-même cloué dans un lit d’hôpital ou enfermé dans sa propre maison par une interminable succession de pluies hivernales… C’est la magie de la littérature d’emporter les autres tout autant que soi-même !
L’écriture, la lecture sont comme la marche, elles permettent de se découvrir, comme Tomas Espedal, à la fois soi-même et autre, « mendiant, pas rasé, la veste déchirée, le pantalon maculé de boue jusqu’aux genoux », une cigarette dans une main, le litron de vin de l’autre dans un hôtel parisien, libéré de toute possession, prônant la lenteur en toutes choses et résolument anti-moderne ; mais aussi, rattrapé par le mal du pays et par la nécessité de l’immobilité pour écrire – car c’est un des paradoxes de la marche : pour « en » écrire, il faut se poser ! Espedal se retrouve donc installé à une table de travail dans une île norvégienne, se levant pour marcher jusqu’à la supérette où il trouve tout ce dont il a besoin, car « en réalité, on a besoin de peu de choses », même si ce peu nourrit une œuvre promue au sommet des lettres norvégiennes (Espedal a obtenu plusieurs prix littéraires prestigieux). La frugalité est aussi un principe de vie qu’adoptent ceux pour qui la marche n’est pas qu’une activité, mais un mode d’existence, un plaisir poursuivi jusqu’à l’ivresse : « Il arrive un moment, un stade où la marche vous fait franchir une limite sensible ; on n’a plus envie de s’arrêter, je veux seulement continuer de marcher, marcher, marcher, peu importe où et pourquoi, peu importe dans quelle direction, la marche est devenue une seconde nature, une ivresse, une liberté qui grise »). C’est grâce à elle que Tomas Espedal a remis sa vie en marche.
[1] Rebecca Solnit, L’art de marcher, trad. Oristelle Bonis, éd. de l’Olivier, p. 33.
4. Marcher pour guérir, marcher pour se trouver – Edith de la Héronnière, Jacques Lacarrière
Car il y a un pouvoir guérisseur de la marche. Et ce… de différentes manières, explorées, là encore, par l’Homme à travers les temps et espaces terrestres.
Marcher – Péleriner
Tant que l’humain n’a laissé de traces que dessinées, sculptées ou en forme de pierres dressées, parfois gigantesques et ordonnées, il est difficile d’affirmer de manière certaine le caractère sacré des ensembles qu’il a édifiés comme à Carnac ou ensuite à Stonehenge. De très nombreux indices conduisent néanmoins à le penser.
Par ailleurs, selon la chercheuse (et marcheuse) américaine Rebecca Solnit, « l’idée que le sacré n’est pas absolument immatériel et qu’il existe une géographie du pouvoir spirituel est l’hypothèse au départ du pèlerinage. […] On se rend sur les lieux de la mort du Bouddha ou de la naissance du Christ, ceux où sont conservées les reliques, où jaillit l’eau miraculeuse. Peut-être aussi l’entreprise vise-t-elle à réconcilier le spirituel et le matériel, car partir en pèlerinage revient à exprimer les désirs et les croyances de l’âme au moyen du corps et de ses mouvements. […] Et le pèlerinage est un déplacement physique effectué pas à pas, au prix de rudes efforts, vers ces buts spirituels intangibles si durs à atteindre autrement. »[1]
Le pèlerinage vers un lieu sacré, ou de lieu sacré en lieu sacré, implique la marche, parfois pieds nus (ou même à genoux) sur des centaines de kilomètres ou juste sur quelques centaines de mètres à l’arrivée comme le pratiquent (depuis la période immémorielle où une guerre opposait les demi-dieux et les démons pour obtenir l’élixir de la vie éternelle), les millions d’indiens qui convergent à travers toute l’Inde vers Allahabad, aux confins des eaux sacrées du Gange et de la Yamuna. Tous les 12 ans, s’y déroule pendant plusieurs semaines le plus grand rassemblement religieux de toute la planète, appelé la Maha Kumbh Mela. La concentration humaine est telle qu’à plusieurs reprises, les mouvements de foules gigantesques se précipitant, sur un pont fragile, pour atteindre l’eau au moment du bain sacré ont provoqué des catastrophes (400 morts en 1954).
En Occident, longtemps Jérusalem a été, avec Rome, le lieu de convergence des pèlerins venus de toute la chrétienté avec son acception guerrière, la croisade, pèlerinage armé, alliant une marche particulièrement rude et longue permettant d’obtenir la rémission de ses péchés, un désir d’être à Jérusalem le jour de la fin des temps annoncée au tournant du premier millénaire, et la guerre dite « juste » rassemblant autour du pape la chevalerie et la piétaille de l’Occident. Huit croisades se sont ainsi succédé entre 1095 et 1270, engageant plusieurs centaines de milliers de chrétiens.
Mais revenons aux pèlerinages pacifiques, comme les « pèlerinages de réparation » que sont les pardons bretons, venus sur le continent avec le christianisme celtique prêchés par les moines convertisseurs de l’Armorique au V° et VI° siècle. Ils sont désormais une spécificité bretonne, inscrits depuis 2020 par l’UNESCO au patrimoine immatériel de l’humanité.
Ils sont fondés sur une conviction. Celle que l’effort, le dépouillement, le dépassement physique et moral de ses capacités ordinaires qu’impliquent la marche permettent d’obtenir le pardon de ses propres fautes, mais aussi d’atteindre la force intérieure de pardonner soi-même à ceux avec lesquels on est en conflit. Les pardons comportent toujours une marche, de l’Église à un oratoire, d’une chapelle à une fontaine ou à un calvaire, à la manière des saints évangélisateurs qui arpentaient à pied leur territoire, rencontrant ici une épreuve, accomplissant là un miracle. Certains pardons sont des « troménies », c’est-à-dire des marches giratoires dans le sens du soleil, reprenant des parcours accomplis par le saint auquel le lieu est consacré, avec des « stations », temps de méditation et prières, devant une statue, une pierre, un arbre commémorant un miracle, un moment marquant de la vie du saint…
Les curés et recteurs prescrivaient souvent à leurs paroissiens en quête de « rémission de leurs péchés », de transformation intérieure et de guérison physique, la marche jusqu’à un lieu de pardon et la participation aux cérémonies annuelles, dirigées par un « pardonneur », prédicateur dédié à cette mission. Mais, l’accomplissement de cette injonction réparatrice pouvait… se déléguer, la « marche par procuration » était réputée avoir la même valeur que la marche que l’on accomplit soi-même.
« J’ai connu un couple [qui vivait des pèlerinages], raconte Angela Duval, poétesse et paysanne en Trégor (1905-1981). Le bonhomme s’appelait Pochan, sa femme c’était Soize, Soize Pochan. Elle était laveuse, et à l’occasion elle allait en pèlerinage. Mais lui, il était presque toujours en route, par monts et par vaux, en chemin.
Quand on avait des gens ou des bêtes malades, quand c’était trop loin, qu’on n’avait pas le temps d’aller ou qu’on n’était pas bon marcheur [on payait quelqu’un pour aller à sa place]… Et puis, c’était plus chanceux d’envoyer un pauvre que d’aller soi-même. On lui donnait un peu de monnaie et souvent, on le payait en nature. Des pommes de terre, du pain ou du lard. Et on lui donnait des provisions pour faire sa route quand il allait loin. »[2]
Le pouvoir guérisseur de la marche
La conviction du pouvoir guérisseur de la marche n’est pas seulement partagée par les fidèles de toutes les religions. Une valeur spécifique est attribuée à l’effort physique et psychique que suppose une longue marche ou l’ascension d’une montagne au sommet duquel se trouve un sanctuaire. Et la rétribution de ces efforts, par une instance dont on ignore même l’existence si on est un marcheur incroyant, peut bénéficier à un autre que soi.
Un roman, celui de Rachel Joyce, The Unlikely Pilgrimage of Harold Fry, (2012), best-seller international (5 millions d’exemplaires vendus) et adapté ensuite au cinéma (L’improbable voyage d’Harold Fry, de Hettie Mac Donald sorti en France en 2023) raconte l’histoire d’Harold, retraité américain à la vie très tristement répétitive. Il part tout à coup de chez lui sans chaussures de marche ni sac à dos et entreprend de marcher à pied (sur plus de 700 kilomètres) pour aller au chevet d’une vieille amie, Queenie. Elle lui a écrit pour l’avertir qu’elle a un cancer. Harold Fry est convaincu que l’effort de sa marche représente un soutien « par l’esprit » à la malade et rend possible sa guérison improbable. Et il n’est pas le seul à être emporté par la vague d’espoir suscitée par l’affirmation de la puissance de la marche. D’étape en étape, le parcours d’Harold agrège un nombre toujours croissant de marcheurs, les médias s’emparent de l’affaire et l’avancée du retraité se transforme en feuilleton sur les réseaux sociaux… Jusqu’à une fin que je vous laisse découvrir mais que le titre français du livre permet de pressentir : La lettre qui allait changer le destin d’Harold Fry arriva le mardi…
Saint-Jacques-de-Compostelle, Édith de la Héronnière
La transformation intérieure est un bénéfice dont toutes les histoires de marche se font l’écho, particulièrement lorsqu’il s’agit de pèlerinages. Et, bien sûr, dans une conférence concernant la marche, on ne peut passer sous silence le troisième grand pèlerinage de la chrétienté. Il a pris son essor au XI° siècle lorsque Jérusalem est devenu inaccessible du fait de l’instabilité militaire. Il s’agit bien sûr du pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle devenu le plus connu de tous et bien au-delà de l’Europe ! Il attire 100 000 pèlerins par an. Il est en tête des projets de tous les randonneurs : faire le chemin de Saint-Jacques, une fois dans sa vie, au moins en partie ! Ce pèlerinage est désormais aménagé, ses itinéraires balisés. Il comporte toutes formes d’infrastructure d’hébergement et d’approvisionnement. Quant aux livres qui rendent compte d’expériences sur le « camino de Saint-Jacques » il s’en publie chaque année des dizaines, signés d’inconnus ou parmi de personnalités (Paolo Coelho, Jean-Christophe Ruffin, ou même Patrick Poivre d’Arvor après son éviction du journal de TF1 !)
Mais, vous l’avez perçu depuis le début de cette conférence, pour vous conduire sur les chemins de la marche, je n’emprunte pas forcément les sentiers les plus fréquentés, je ne sélectionne pas les livres les plus lus, ni n’adopte les points de vue les plus convenus. Donc, pour évoquer le pèlerinage de Saint-Jacques, j’ai choisi de suivre la « ballade des pèlerins » d’Édith de La Héronnière, récit d’un parcours de 3 mois à pied, en 1977, de Vézelay à Compostelle. Édith de La Héronnière l’accomplit, portée par une exigence et un désir de dépassement hors norme car depuis l’enfance, elle a de très graves problèmes de santé. Voici comme elle décrit, dans un entretien, les conditions de cette entreprise :
« J’avais depuis longtemps ce désir d’aller à Compostelle, ce désir de rupture, de défi et de mise en danger du corps et de l’esprit, de la foi aussi. Il y avait aussi une grande amitié à la base pour l’américain et le canadien qui ont fait ce périple avec moi. C’était l’époque des grands voyages à pied. J’étais passionnée par Kerouac, par Segalen. Il y avait Jacques Lacarrière aussi qui était un grand marcheur. J’habitais Vézelay et j’aimais beaucoup marcher. Nous avons fait ce vœu dans un esprit médiéval, avec l’idée d’aller toujours à pied en partant d’un lieu roman, Vézelay, [et de] mettre nos pas dans ceux des pèlerins d’autrefois. Et puis, également l’idée de vaincre les difficultés, de se surpasser, d’aller au bout d’un geste. Idée qui, Dieu merci, a été très soutenue entre nous quatre en dépit des difficultés de tous ordres. C’est la nature même d’un pèlerinage : quitter son propre univers, aller vers l’étrangeté sans savoir ce qui nous attend, sans s’arrêter jusqu’au bout ! Certes, il y a eu de la peine pour chacun d’entre nous. Mais c’était un vœu et qui a été tenu et qui, finalement, s’est justifié par la très longue route. C’était un parti pris très rigoureux : le pèlerinage comme on le faisait au Moyen-Âge. Pour nous, les dangers étaient autres, mais nous en avons eu notre lot. Or les récits français de pèlerinage du XIXe siècle et du XXe siècle (sans parler du XXI° siècle, ça, c’est moi qui l’ajoute !) ne rendent pas compte de cela, de la vraie nature d’un pèlerinage. Ils jettent de la poudre aux yeux. J’ai voulu rectifier légèrement le tir en me référant aux récits médiévaux ou à ceux d’autres traditions et religions.
Deux réalités fondamentales me sont apparues durant ce voyage : le fait que le cerveau fixe des limites, mais que l’on peut parvenir à casser ces limites. Lorsque le cerveau nous souffle « je n’en peux plus », tout n’est pas perdu : en fait, on en peut encore beaucoup. Il y a une marge énorme, c’est cela qui est intéressant à découvrir pour la vie en général. Également une chose fort intéressante, c’est la découverte de la distorsion entre le corps et l’esprit. Ce qui m’a surprise, c’est à quel point ce voyage me passionnait – il n’était pas question une seconde de renoncer, ni pour moi, ni pour les autres – et mon corps me lâchait parfois. L’esprit disait oui et le corps disait non !
[…] Après ce voyage, j’ai compris que je n’avais plus qu’à faire à fond – comme je l’avais fait pour ce pèlerinage – ce que je rêvais de faire : écrire. J’avais beaucoup de projets : ne plus faire que ça. Ce qui n’a pas été facile, mais cela a clarifié ma vie. Cela a été le point de départ. Je n’ai plus eu peur de l’engagement que cela représentait. J’ai compris que l’écriture était mon champ de liberté. Or ce qui nous retient c’est souvent la peur de notre propre liberté. En ce sens, les choses se sont éclaircies. »
La marche ? Un moyen donc de se trouver ou/et de se retrouver, de se prouver que l’on peut physiquement et moralement se dépasser et même se guérir (de ses addictions, de certaines maladies, se garder en santé, se retrouver en santé). C’est ce que décrivent ceux qui publient leur histoire de marche, même dans le contexte actuel, très différent de celui de 1977.
« Lorsque j’ai fait ce voyage vers Compostelle, explique encore Edith de la Héronnière, personne ne le faisait à l’époque. C’était en 1977. Bien avant la mode, laquelle est venue avec l’arrivée du pape Jean Paul II [en 1982, il s’y est adressé à une foule de 450 000 jeunes pèlerins]. À l’époque, nous n’avons pas rencontré un seul pèlerin sur la route en trois mois, sauf un couple de Français qui faisait du stop aux abords de Compostelle. Il n’y avait pas de gîtes, pas d’organisation, Dieu merci ! »
La marche à la portée de tous – Henry-David Thoreau, Jacques Lacarrière
Il faut effectivement se rappeler d’un temps, dans les années 1960-1970, que la plupart d’entre nous ont connu, où en dehors des professionnels du voyage et de l’aventure, la marche n’évoquait – et encore ! pas toujours d’expérience – que la promenade familiale dominicale ! La voiture individuelle était devenue reine. Dans ce même temps pardons, pèlerinages étaient tombés en désuétude, renvoyés, avec les lits clos vendus à l’encan et les coiffes détrônées par la mobylette, vers un passé considéré alors comme folklorique et révolu : la modernité, la technologie, la vitesse et l’efficacité s’imposaient !
C’était un peu plus d’un siècle après l’expérience fondatrice de Henry David Thoreau, auteur de Walden ou la vie dans les bois, qui marchait quatre heures par jour dans l’environnement encore en partie sauvage des États-Unis d’Amérique et prônait, à contrecourant de la modernité galopante, la valeur suprême de l’individu en communion avec la nature, un mode de vie frugal, respectueux de ce qui résonnait encore en ces lieux d’une mémoire des temps anciens, bien antérieurs à la venue du Mayflower. Thoreau arpentait les chemins encore presque inviolés, tracés et mémorisés par les Premières nations dans des zones intactes du Massachusetts (par exemple le mont Ktaadn aux abords alors toujours effrayants).
En France, Jacques Lacarrière a joué un rôle de déclencheur pour l’intérêt nouveau porté à la marche, en particulier comme outil de découverte de soi et du monde, avec son Été grec et surtout son Chemin faisant, mille kilomètres à pied à travers la France d’aujourd’hui (1977).
La marche était à la portée de tous ! La France suivait les États-Unis où parallèlement aux mouvements Beatniks, se développaient, selon les codes de la société de consommation, des chaines vendant du matériel technique spécifique pour les amateurs de randonnées. À Paris la boutique du Vieux Campeur, créée en 1941 ,38 rue des Écoles, essaima rapidement à travers toute la France. En se popularisant, la marche est devenue rapidement une activité de loisirs très rentable tout autant qu’un moyen de « reprendre le chemin d’une exultation du corps qui nous rend au monde et, ce faisant, nous restitue l’éternité »[3].
Car même si notre marche, votre marche n’est qu’une promenade quotidienne pour prendre en compte les injonctions des professionnels de santé et les études scientifiques corroborant les bienfaits de la marche sur la santé physique et mentale, par la marche, les hommes et les femmes de 2026 font toujours retour à ce fondement de l’espèce humaine : l’avancée sur ses deux jambes, les pieds arpentant la terre, la tête pointée vers le ciel, les mains en balancier, libres de saisir et de porter.
[1] Rebecca Solnit, L’art de marcher, trad. Oristelle Bonis, éd. de l’Olivier, p. 73-74.
[2] Rencontre avec Anjela Duval, paysanne et poète du Trégor, Émission « Les Conteurs » réalisée par André Voisin, ORTF, 28 décembre 1971.
[3] Jacques Tassin, Sous les arbres, Salamandre, 2025, p. 11.
Conclusion – Peter Handke
La conclusion, je laisse à un prix Nobel de littérature, Peter Handke, dont tous les livres sont des histoires de marche où le parcours extérieur et le cheminement intérieur se répondent pour éclairer le quotidien autrement.
« Je n’ai jamais trouvé les mots qui conviennent à la marche. Pour moi c’est une nécessité : lire et marcher cela va ensemble pour me libérer de moi-même, de ma petitesse, et retrouver une largeur, retrouver les vastes horizons. Quand j’étais jeune, j’avais des problèmes de cœur, à trente ans, je me sentais prisonnier dans la maison avec mon premier enfant. Je me suis senti menacé par des problèmes cardiaques, j’ai pris conscience pour la première fois que j’étais mortel. J’ai ressenti le besoin de me libérer de cette angoisse. Alors j’ai traversé l’Autriche à pied pendant deux semaines. Voir mon propre pays en marchant, cela m’a ouvert les yeux sur la nature, et sur la dignité des gens qui vivent dans la campagne. J’ai trouvé les Autrichiens absolument dignes, comme dans les livres d’Adalbert Stifter. Il y avait d’une part l’aventure intérieure : être rythmé par le départ le matin vers l’inconnu, ne pas faire une randonnée en boucle mais aller d’un endroit presque inconnu à un autre absolument inconnu. Cela a réveillé le conte qui était en moi. Et l’aventure extérieure a réveillé l’aventure épique en moi. Je n’aurais pas pu écrire mes livres suivants sans la marche. C’était une délivrance pour moi. J’ai pris conscience que je n’étais pas complètement prisonnier du monde contemporain ». Peter Handke, dans l’émission « À voix nue » sur France Culture[1].
[1] Peter Handke, dans l’émission « À voix nue » sur France Culture, le 12 juillet 2013 (https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/a-voix-nue/peter-handke-la-marche-a-ete-une-delivrance-1874233)
Addendum – Parler aussi des oubliés
J’avais fini mon texte… mais il me restait la certitude d’un manque majeur. Depuis que je travaillais sur ce sujet, je me demandais où et comment inclure dans ce petit panorama tous ces hommes, femmes et enfants pour lesquels la marche au quotidien n’est pas même une nécessité, pas même une obligation pénible, mais serait au contraire un miracle ! Alors que j’avais déjà conclu, sur mon propre site internet est apparu le texte d’une participante aux ateliers d’écriture, Florence, publié à l’issue d’une résidence d’écriture qui avait pour thème la marche.
Alors en seconde conclusion, après un prix Nobel toujours bien sur ses deux jambes à 83 ans, je ne peux m’empêcher de vous lire le texte de Florence (texte, je le précise qui n’est pas autobiographique) :
La marche ne sert presque à rien
La marche ne sert pas à se promener, à faire de grandes ou de petites balades, à passer un bon moment avec des amies.
La marche ne sert pas à sillonner la campagne, à arpenter la grève, à gravir et descendre des collines ou des montagnes.
La marche ne sert pas à admirer le paysage, à contempler le ciel, à compter les mouettes ou les hirondelles.
La marche ne sert pas à sentir le sable ou les galets sous ses pieds, à humer les embruns, à affronter les éléments.
Le marche ne sert pas à accomplir des exploits, battre des records ou impressionner ses amis et connaissances.
La marche ne sert pas à faire les 10 000 pas considérés comme bons pour la santé, à entretenir son cœur, à perdre du poids.
La marche ne sert pas à aller à Chartres quand on est étudiante ou, adulte, à Saint-Jacques de Compostelle.
La marche ne sert pas à se changer les idées, à faire le vide dans sa tête, à recharger ses batteries.
La marche ne sert pas à aller faire des pique-niques, à camper ou dormir à la belle étoile.
Tout ça, on peut s’en passer. Avec peine, à grand peine même. Mais on peut.
Mais la marche sert aussi à monter au front, à rejoindre le bagne, à fuir les camps de la mort avant l’arrivée des Russes et des Américains, à traverser le désert libyen pour embarquer sur un radeau de fortune vers l’Europe.
Pour moi, depuis mon accident, depuis que je suis en chaise roulante, marcher ce serait pouvoir me mettre debout et mettre un pied devant l’autre. Rien que ça. Rien de plus.
La marche, ça me servirait à aller, seul, me servir un verre d’eau. À ne pas dépendre constamment de quelqu’un pour les choses de la vie quotidienne. À me lever et me coucher à l’heure de mon choix. À ne pas transporter constamment avec moi tout ce dont j’ai besoin. À prendre le bus ou le métro comme tout le monde. À pouvoir oublier quelque chose, bouquin, téléphones, lunettes, et retourner les chercher, même en pestant. À me rendre où je veux quand je veux, même si il y a des marches, des pentes, des obstacles.
Marcher, ce serait ma liberté, ma vie.
Références
- Jean-Jacques Rousseau (1712-1778), Les rêveries du promeneur solitaire, 1782
- William Wordsworth (1770-1850), Poèmes, et sa sœur Dorothy Wordsworth, (1771-1855), Souvenirs d’un voyage en Écosse, en l’an 1803, trad. Florence Gaillet, éditions Rue d’Ulm Eds, 2002
- Henry David Thoreau (1817-1862), De la marche, 1862
- Jacques Lacarrière (1925-2005), Chemin faisant, mille kilomètres à pied à travers la France d’aujourd’hui, 1977
- Peter Handke (1942-), La leçon de la Sainte-Victoire, trad. Georges-Arthur Goldschmidt, Gallimard, 1982
- Jacques Lanzmann (1927-2006), Marches et rêves, J.-C. Lattès, 1988
- Édith de la Héronnière (1946-), La ballade des pèlerins, Mercure de France, 1993, rééd. Le Bruit du Temps, 2020.
- Bruce Chatwin (1940-1989), Le chant des pistes, 1987, trad. Jacques Chabert, rééd. Livre de poche, n°3145
- Tomas Espedal (1961-), Marcher (ou l’art de mener une vie déréglée et poétique), 2006, trad. Terje Sinding, Actes Sud, 2012
Rachel Joyce (1962-), The Unlikely Pilgrimage of Harold Fry) / La lettre qui allait changer le destin d’Harold Fry arriva le mardi, trad. par Marie-France Girod, XO éditions, 2012
Rebecca Solnit (1961-), L’art de marcher, 2000, trad. Oristelle Bonis, Éditions de l’Olivier, rééd. 2025
Jacques Tassin (1960), Sous les arbres, Salamandre, 2025
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Marcher est un impératif pour l’être humain. Chacune de nos vies commence par son apprentissage, première histoire de marche. Au fil des temps, la marche utilitaire est devenue marche plaisir, volontaire et choisie, acte de pensée, quête de pardon et de guérison, pélerinage et randonnée
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